Pic'Art de l'Assoumière du poète Anne Cillon Perri
Henri Meschonnic était attendu à la Rochelle au mois de mars dans le cadre du quatrième salon du livre de poésie de cette ville. Connaissant son oeuvre, j’étais content d’être également invité à cet événement. Car, je pensais que j’allais enfin pouvoir le rencontrer pour lui dire toute l’admiration que je lui portais. Retenu par maladie, il ne fera pas le déplacement. Je suis revenu en Afrique sans le voir et je viens d’avoir la douleur d’apprendre que cette maladie l’a emporté. Henri Meschonnic est mort, s’inscrivant par le fait même dans la liste des immortels.
EXTRAIT DE LA CELEBRATION DE L A POESIE PAR HENRI MESCHONNIC
“J’écris des poèmes, et cela me fait réfléchir sur le langage. En poète, pas en linguiste. Ce que je sais et ce que je cherche se mêlent. Et je traduis, surtout des textes bibliques. Où il n’y a ni vers ni prose, mais un primat généralisé du rythme, à mon écoute. La conjonction de ces trois activités a donné lieu pour moi à une certaine forme de pensée critique, à partir d’une transformation de la pensée traditionnelle du rythme à laquelle ont mené nécessairement ces trois activités, justement par leur conjonction. De là une critique générale des représentations du langage, et d’une carence de la pensée du langage dans la pensée contemporaine. L’importance de la critique a relativement occulté les poèmes, surtout dans la mesure de la résistance que cette pensée a suscitée. Vérification empirique que la pensée fait mal, et d’abord, socialement, à qui essaie de penser. Mais le poème, tel que je l’entends, transformation d’une forme de vie par une forme de langage et d’une forme de langage par une forme de vie, partage avec la réflexion le même inconnu, le même risque et le même plaisir, le même pied de nez aux idées reçues du contemporain. Puisqu’on n’écrit ni pour plaire ni pour déplaire, mais pour vivre et transformer la vie.”
Manifeste pour un parti du rythme
Henri Meschonnic août/novembre 1999 Aujourd’hui j’ai besoin, pour être un sujet, vivre comme un sujet, de faire une place pour des poèmes. Une place. Ce que je vois autour de moi par la plupart appeler la poésie tend étrangement, insupportablement, à refuser une place, sa place, à ce que j’appelle un poème.
Il y a, dans une poésie à la française, pour des raisons qui ne sont pas étrangères au mythe du génie de la langue française, l’institutionnalisation d’un culte rendu à la poésie qui produit une absence programmée du poème.
Des modes, il y en a toujours eu. Mais cette mode exerce une pression, la pression de plusieurs académismes cumulés. Pression atmosphérique : l’air du temps.
Contre cet étouffement du poème par la poésie, il y a une nécessité de manifester, de manifester le poème, une nécessité que ressentent périodiquement certains, pour faire sortir une parole étouffée par la puissance des conformismes littéraires qui ne font qu’esthétiser des schémas de pensée qui sont des schémas de société.
Une idolâtrie de la poésie produit des fétiches sans voix qui se donnent et sont pris comme de la poésie.
Contre toutes les poétisations, je dis qu’il y a un poème seulement si une forme de vie transforme une forme de langage et si réciproquement une forme de langage transforme une forme de vie.
Je dis que c’est par là seulement que la poésie, comme activité des poèmes, peut vivre dans la société, faire à des gens ce que seul un poème peut faire et qui, sans cela, ne sauront même pas qu’ils se désubjectivent, qu’ils se déshistoricisent pour n’être plus eux-mêmes que des produits du marché des idées, du marché des sentiments, et des comportements.